Somme-nous #TeamJesus ?
Prédication du 31 mars 2026 dimanche des Rameaux
Église Protestante Unie de Bordeaux - Temple de Mérignac
Mt 21,1-17
Les Rameaux façon carte postale ?
Dans notre récit, autant le dire tout de suite, personne ou presque ne comprend ce qui se passe, ce qui arrive. À se demander si ce n’est pas le récit de groupes qui se trompent d’autant plus qu’ils croient avoir compris. Et je ne vais pas prétendre, moi, avoir compris. Mais que cela ne nous empêche pas d’y regarder de plus près.
La foule acclame, la ville se trouble
La foule – ceux du dehors, si l’on veut se risquer à cette lecture – acclame Jésus. La ville – ceux du dedans, on verra si l’on garde cette lecture – est troublée, agitée. En criant « Hosanna au fils de David », la foule ne salue pas simplement un prophète : elle projette sur Jésus une attente messianique, le Fils de David, le Messie, l’Oint. Les habitants de Jérusalem, eux, demandent : « Qui est cet homme ? » Ça, c’est une question qu’on connaît/ C’est une question qui traverse les quatre évangiles ; Jésus lui-même la pose à ses disciples : « Qui dites-vous que je suis ? » La question se posait avant la croix, et après la croix elle ne s’éteint pas : elle devient plus aiguë encore, elle rebondit d’âge en âge. Mais c’était qui ? À qui avons-nous eu affaire ? Trois ans de ministère, à peine une semaine à Jérusalem, et quelle fin.
Ici, c’est sur les habitants de Jérusalem que la question rebondit, dans l’agitation nous dit le texte, et selon le récit les citadins ramènent Jésus à la figure du prophète, Jésus de Nazareth en Galilée.
D’un côté, l’enthousiasme des pélerins ; de l’autre, la prudence de la ville. D’un côté, la projection, l’interprétation ; de l’autre, la distance critique qui cherche à apaiser le trouble suscité par cette arrivée.
Un Messie que nul ne peut instrumentaliser
Seulement voilà : le Jésus que nous présente Matthieu n’entre dans aucune de ces logiques. C’est peut-être l’élément clé de cette entrée à Jérusalem : Jésus ne se laisse pas instrumentaliser. On voudrait un Messie utile, celui qui va libérer de l’occupant, ou bien un Messie pas trop offensif, un Messie qui renforce nos combats, ou du moins un Messie qu’on puisse classer, interpréter, contenir par la pensée, y compris la pensée théologique. Mais Jésus échappe aussi bien à l’attente d’un sauveur enrolable qu’au désir d’une figure religieuse sans danger, celle d’un prophère de Galilée. Autant dire un prophète de province.
Quel type de Dieu voulons-nous ?
La question de notre texte n’est donc pas d’abord : « Jésus est-il vraiment le Messie ? » La question est plus inconfortable : quel type de Dieu voulons-nous vraiment ? Un Dieu qui renforce nos positions, qu’on enrôle dans nos combats, ou un Dieu qui les traverse et les juge ? Un Dieu qui bénit nos sécurités, ou un Dieu qui les met en crise ?
Car c’est bien cela qui se joue ici. La foule des pèlerins charge Jésus de ses attentes — oui, ça, elle l’accueille comme un sauveur, mais cela revient bien à le charger de ses attentes. La ville, quant à elle, tente encore de le tenir à distance, comme s’il pouvait être nommé sans être reçu, identifié sans rien bouleverser. Les premiers veulent un Messie à la hauteur de leur espérance ; les seconds le ramènent à une catégorie admissible. Mais Jésus déjoue les uns et les autres.
Alors il est difficile de savoir si le Jésus historique a lui-même mis en scène son entrée comme nous le donne à voir l’auteur de Matthieu. Ce n’est pas, au fond, ce qui intéresse l’auteur du texte. Ce qui importe à Matthieu, c’est de dire qui est Jésus, comment il le comprend, et c’est là qu’on peut facilement se prendre les pieds dans le tapis : il ne faut pas trop vite réduire cette ânesse à un simple symbole de douceur ou de faiblesse. En Matthieu, la référence est à la prophétie de Zacharie ; c’est donc bien une référence royale, et par conséquent une référence politique. Mais elle déplace radicalement ce que peut vouloir dire la royauté. Le roi qui vient est bien un roi ; simplement, il ne vient ni par les chevaux de guerre, ni par les chars, ni par les armes.
Ça on le sait bien : Jésus refuse les formes de puissance immédiatement disponibles. S’il avait voulu être un messie « crédible » au sens politique — s’il y avait eu des commentateurs de plateau TV à l’époque de Jésus, ne les entendrait-on pas demander : au fond Jésus est-il un prophète crédible —, s’il avait voulu être un messie « crédible » au sens politique, il avait un modèle tout prêt : celui de la résistance armée, celui de la ferveur nationale et religieuse retournée contre l’occupant, celui qu’incarne, sous diverses formes, la tentation zélote. Mais Jésus ne choisit pas cette voie.
Ni naïveté ni violence sacrée
Alors Jésus était-il naïf, si l’on se prend au piège d’une lecture psychologisante de l’évangile ?
Si l’on s’en tient au Jésus historique, cette naïveté est peu probable. Voici un homme qui a d’abord été proche de Jean le Baptiste, qui savait donc quel sort pouvait attendre un prédicateur public. Selon Luc, il commence son ministère vers trente ans ; selon les synoptiques (Matthieu, Marc et Luc), son activité se déploie principalement en Galilée, hors de Jérusalem, avant la montée finale. C’est aussi un homme qui, à plusieurs reprises, demande que ses gestes ne soient pas divulgués trop vite : la fameuse consigne de silence chez Marc, que l’on retrouve aussi chez Matthieu, comme s’il refusait d’être livré prématurément à des interprétations qu’il ne maîtriserait plus. C’est quelqu’un d’assez orthodoxe, plus qu’on ne le voudrait peut-être parfois, et parmi ses premiers disciples il appelle des pêcheurs du lac de Galilée, c’est-à-dire des hommes dont la vie professionnelle s’était dégradée et se trouvait de plus en plus sous la tutelle du pouvoir hérodien, celui d’Hérode Antipas.
Bref, quelqu’un qui n’ignore rien de la violence de l’Empire, de l’histoire humaine, et quelqu’un qui ne semble pas indifférent à l’oppression. C’est précisément pour cela que le Règne de Dieu n’est pas une version sacrée du nationalisme. À ce stade, on peut au moins entendre ceci : le salut ne viendra ni par la force, ni par la violence légitimée au nom de Dieu, ni par la défense de l’identité érigée en absolu.
Même contre l’Empire, nul n’est quitte avec l’autojustification
Attention ! Cela ne rend pas son entrée moins dangereuse. Car un messie zélote, Rome sait le gérer : on l’écrase, on crucifie toute la bande ; l’Empire sait répondre à ce type de menace. Mais un messie qui refuse la violence et refuse aussi d’entrer dans les compromis attendus, un messie qui n’entre ni dans le camp de l’Empire ni dans celui de la résistance armée, voilà qui est plus déstabilisant encore, car il ne propose pas autre domination supplémentaire ou un autre type de domination : il introduit un déplacement plus radical, celui d’une autre logique.
Quand le culte rendu à Dieu devient captation
Et cette autre logique apparaît aussitôt dans la suite du récit. Car juste après cette entrée, Matthieu est très clair : Jésus entre dans le Temple et renverse les comptoirs des changeurs ainsi que les sièges des marchands de colombes. Il n’y va pas pour conforter ce qui existe, ni pour bénir tranquillement l’ordre cultuel en place ; il vise une exploitation installée au cœur même du culte.
Et cela a son importance : le Jésus que Matthieu donne à voir ne s’en prend pas d’abord à Rome. Il ne s’en prend pas non plus au Temple comme tel. Ce qui est visé, ce n’est pas le sanctuaire en lui-même, mais un dispositif cultuel devenu lieu de captation, d’échange et de profit, au sein même de l’espace sacré, surtout au détriment des plus pauvres. La mention des colombes n’est pas neutre : dans la tradition biblique, elles correspondent à l’offrande des plus modestes, de ceux qui ne peuvent offrir davantage. Autrement dit, ce qui est ici frappé, ce n’est pas « le commerce » ; c’est une économie religieuse qui, jusque dans ses médiations sacrificielles, pèse sur les petits, sur les plus faibles.
C’est précisément pour cela que le sytème devient insupportable.
Quand Jésus devient impossible à neutraliser
Alors, qu’est-ce qui se joue ici, au seuil de la semaine sainte ? Le point décisif, c’est la trajectoire de Jésus. En admettant que Jésus, dans le temps de son ministère, ait longtemps évité Jérusalem, en admettant que nous ayons affaire à un Jésus qui n’aurait pas cherché trop tôt la confrontation, un Jésus dont la parole et les gestes ont souvent été accompagnés de retenue, de discrétion, de décalage…. quand enfin il entre à Jérusalem, quand les gestes deviennent impossibles à neutraliser, alors tout s’accélère : en quelques jours, il est mis à mort, comme un criminel. Alors il faut donc comprendre notre texte de ce jour, cette entrée dans Jérusalem, non comme un joli prélude liturgique, mais comme un acte à haute intensité, un acte posé, un acte qui précipite le conflit.
Tous se trompent-ils ?
Concluons sur la ligne de fracture évoquée : La foule des pèlerins crie : « Hosanna au fils de David ! », la ville qui demande : « Qui est cet homme ? » D’un côté, la projection messianique enthousiaste ; de l’autre, la distance prudente, l’identification minimale : « le prophète Jésus, de Nazareth en Galilée ». Matthieu ne sauve ni les uns ni les autres. La foule se trompe sur le type de Messie qu’elle acclame ; la ville se protège par une question qui ne s’engage pas. Jésus va décevoir ceux qui attendent de lui un Messie politiquement efficace, mais aussi ceux qui pensent le comprendre parce qu’ils savent le nommer, l’analyser, le situer. Peut-on le dire comme ceci : il déçoit les fanatiques comme les prudents et même les interprètes, c’est-à-dire tous ceux qui pensent pouvoir soit l’utiliser, soit le classer, soit le comprendre sans avoir à se laisser déplacer par lui.
Tous se trompent donc ?
C’est une question. Tout ça pour dire que tout le monde se trompe ?
La louange désarmée des enfants
Si l’on s’attache à la fin du récit, une exception apparaît : celle des enfants. Comme si Matthieu suggérait déjà que la vraie reconnaissance de Jésus n’est ni dans l’enthousiasme projeté ni dans la distance intelligente. La vraie reconnaissance est dans une louange désarmée.
Et c’est bien cette question, désormais, qui nous rejoint : non pas seulement qui est Jésus, mais quel Dieu nous consentons réellement à recevoir lorsqu’il vient sans se plier à nos attentes. Car cette question ne vise pas un camp contre l’autre. Elle ne vise pas seulement la résistance armée, ceux qui veulent défendre la nation, la culture, la religion contre l’ennemi. Ceux veulent un Messie utile ; ceux qui veulent un Messie inoffensif. Jésus n’est ni l’un ni l’autre.
Il faut peut-être ajouter encore un troisième lieu. Et j’en finirai avec ceci. Il faut peut-être ajouter encore un troisième lieu peut-être plus proche de nous : l’Église lorsqu’elle souhaite surtout que tout tienne ensemble, que la communauté reste calme, que personne ne soit trop bousculé, que la koinonia fonctionne sans trop de heurts. Dans ce cas-là, nous ne demandons pas d’abord : « Qui est Jésus ? », mais plutôt : « Comment faire pour que tout le monde s’y retrouve ? » Car là aussi, Jésus dérange. Jésus nous dérange.
La communion qui naît quand Jésus échappe à tous
Car la communion que Jésus fait naître n’est pas une communauté fondée sur l’évitement du conflit, ni sur le consensus minimal, ni sur l’art de ménager tout le monde. Elle naît quand personne ne peut instrumentaliser Jésus : ni pour justifier sa lutte, ni pour protéger sa distance, ni pour garantir sa sécurité à tout prix. Elle naît quand tous nous acceptons que Jésus ne conforte aucun de nos systèmes, pas même les systèmes ecclésiaux, pas même nos positions les mieux intentionnés.
Jésus déjoue nos attentes humaines. Il entre à Jérusalem, et déjà personne ne peut le garder pour soi : ni la foule enthousiaste, ni la ville prudente, ni l’Église soucieuse de cohésion. Car la communion à laquelle nous appellent Pâques et le Crucifié ne se construit pas en neutralisant sa venue, mais en acceptant d’être ensemble mis en crise par lui. C’est-à-dire ensemble, toute l’humanité, relevée et justifiée en lui.
Amen